Sainte Thérèse d’Avila vs sainte Ermelinde

Adossée au mur sud du transept de la collégiale, une statue de bois, peinte en blanc représente une sainte abbesse soutenant de la main droite un livre ouvert, le pied posé sur une sphère. Cette statue est attribuée à Robert Verburg (ca 1645 – 1720).

Tous voyaient en cette abbesse une représentation de sainte Thérèse d’Avila lorsqu’en 1975, René Jans ( L’unique statue d’une sainte brabançonne (sainte Hermelinde) dans une église de Liège, Bull. Soc. roy. Le Vieux-Liège, N° 190, Tome VIII, 487-489) vint troubler cette harmonie en reconnaissant en cette religieuse sainte Ermelinde, particulièrement vénérée dans le Brabant: à Lovenjoel, Meldert, Beauvechain…

Cette identification par R. Jans se fonde sur le testament du chanoine Laurent Lhoest, daté du 26 juillet 1646 et ratifié par le chapitre de la collégiale le 22 avril 1647, après son décès. La volonté du chanoine Lhoest était d’être inhumé dans la nef de l’église, sous la statue de saint Denis qui fait face à la statue de saint Barthélemy. Il exprimait également le vœu que la statue de saint Denis soit installée face à celle de « Madame sainte Anne » pour faire place à une statue de sainte Ermelinde que ses héritiers Wathieu et Louis, fils de son frère Pierre et de Marie Favereau, feraient réaliser « en mesme facture et dorure » que celle de saint Barthélemy.

Il n’est pas surprenant de voir un chanoine de Saint-Barthélemy souhaiter qu’une statue d’Ermelinde soit installée dans la collégiale car le culte de cette sainte s’était particulièrement développé à Saint-Barthélemy au cours du XVIIe siècle. En effet, grâce aux largesses de l’évêque Réginard (1025-1037), la collégiale détenait le patronat de l’église et la grande dîme de la paroisse de Meldert où Ermelinde avait terminé ses jours et sur la tombe de laquelle de nombreux miracles s’étaient produits.

Ermelinde aurait vécu au VIe siècle (ca 550 – ca 595) et son souvenir fut conservé dans la tradition populaire jusqu’à ce qu’une première biographie soit écrite aux environs de l’an mil, transformant sa vie en une légende merveilleuse.

Fille d’une famille de la haute noblesse, elle se serait destinée à la vie religieuse, dès l’âge de 12 ans et contre le vœu de ses parents qui souhaitaient la marier. Elle s’installa d’abord comme recluse aux environs de Beauvechain, mais sa retraite ayant été découverte, elle suscita la convoitise de deux jeunes seigneurs des environs. Ermelinde s’enfuit alors et s’arrêta en un lieu nommé Meldert.

« Elle s’enferma dans une espèce d’ermitage près de l’église, où l’on peut dire qu’elle passa, ou du moins qu’elle égala en austérités ce qu’il y a eu en ce genre, de plus admirable et de plus étonnant dans la vie des anciens pères du désert… Elle portait sous un habit fort grossier, une haire hérissée de pointes. Peu de ces instruments de pénitence, dont le seul nom fait frémir, qui ne lui fussent familiers; et les pénitens les plus austères ne portèrent jamais plus loin qu’elle le mépris de soi-même, la macération du corps et les rigueurs de la pénitence les plus affreuses. » (Jean Croiset: Les Vies des Saints pour tous les Jours de l’Année, 1742)

Ermelinde mourut un 29 octobre. Elle aurait été enterrée près de sa cellule et de nombreux miracles commencèrent à s’y produire. Plus de quarante ans après, Pépin I y aurait fait bâtir un monastère de moniales.

Selon R. Jans, l’habit d’abbesse de la sculpture corrobore l’identification de la sainte invoquant une tradition tardive selon laquelle Ermelinde aurait fondé un monastère à Chaumont, près de Meldert. Il y a là sans doute confusion avec le couvent qu’aurait fondé Pépin, auquel il préposa quelques prêtres tirés d’un monastère établi sur une colline voisine, appelée en flamand ‘Calfmond’, en allemand ‘Kaelberg’, en français, ‘Calmont’ ou ‘Chaumont’ (Chotin, A.G., 1839. Études étymologiques sur les noms des villes, bourgs, villages, hameaux, rivières et ruisseaux de la province du Brabant. Malo et Levasseur, éditeurs, Paris, p. 153). Quant à sainte Ermelinde, elle aurait vécu dans un ermitage (‘kluis’ dans le sens d’un lieu habité par un ‘kluizenaar’ c’est-à-dire un ermite solitaire).

Décrivant la sculpture, R. Jans dit: « Dans une main, elle porte un livre. Sans doute, de l’autre main, tenait-elle jadis une crosse abbatiale, comme l’indique la position des doigts. »

L’examen attentif des doigts de la main gauche de l’abbesse ne semble pas étayer une telle hypothèse. Il semble que ce fut un objet très fin que tenait l’abbesse entre le pouce et l’index. Quant au livre, il rappellerait, selon R. Jans, le fait que, « tout enfant, la sainte apprenait le psautier ».

R. Jans écrit encore: « Au début du 18e siècle,lors du renouvellement de la décoration du chœur de l’église (nouveau maître-autel, nouveau pavement, etc.), la statue de « saint Barthélemy », qu’avait connue le chanoine Laurent Lhoest et celle de « sainte Hermelinde » qu’avaient fait exécuter ses héritiers , furent remplacées par des sculptures plus au goût du temps: celles que l’on peut voir aujourd’hui. »

Cependant, il n’est pas dit que la statue de la sainte installée au début du XVIIIe siècle a la même identité que celle voulue par Laurent Lhoest en 1646 et R. Jans ne fait pas allusion au fait que sur les socles des statues mises en place au début du XVIIIe siècle, il apparaît que les Delooz se sont substitués aux Lhoest pour la réalisation des statues actuelles : « Ægidius A. Delooz decanus 1699 » « DeCanVs DeCano fratrI DIrIgebat » ce qui signifierait d’après J. Coenen (1926) que Gilles Delooz, doyen du chapitre depuis 1699, éleva ce monument en souvenir de son frère (chronogramme 1708). La même année, il fit installer la statue de saint Barthélemy sur le socle duquel on lit: « Petrus Delooz Decanus 1672 » ainsi que 3 chronogrammes: « HoCCe In stVDII tesseraM » (1708) , « DIVo BartheloMæo aLterni pIe saCrabant » (1708) et « DefVnCtIs appreCIMInI » (1708). Ce qui signifie que Pierre Delooz, doyen en 1672 avait, alternativement avec d’autres, embelli Saint-Barthélemy.

Ægidius A. Delooz avait-il l’obligation de faire refaire une statue de sainte Ermelinde ? Il n’existe d’ailleurs plus de statues de saint Denis et de sainte Anne à Saint-Barthélemy, saints qui étaient pourtant représentés avant la mise au goût baroque du début du XVIIIe siècle, ainsi qu’en témoigne le testament du chanoine Lhoest.

Pourrait-il dès lors s’agir d’une statue de sainte Thérèse d’Avila ? Et quelles seraient alors les raisons pour lesquelles sainte Thérèse d’Avila serait présente dans la collégiale dès le début du 18e siècle ?

Thérèse d’Avila est béatifiée en 1614 et canonisée en 1622. Son culte se développe tout au long du XVIIe siècle. La stature de la sainte est immense. C’est à coup sûr une fierté pour les Carmes et Carmélites, très représentés à Liège. En effet, en 1249, Simon Stock († en 1265), carme anglais, obtient du pape Innocent IV des lettres de recommandation auprès du prince-évêque Henri de Gueldre (1247-1274) pour la fondation du couvent des Carmes-en-Île (dans la rue des Carmes actuelle). Jean Soreth (1394/5-1471), grand réformateur de l’ordre des carmes, aurait plusieurs fois séjourné dans le couvent des Carmes-en-Île. Ayant obtenu l’autorisation pontificale par la Bulle «Cum nulla» en 1452, il fonde le couvent des carmélites de Saint-Léonard: un terrain avait été acheté grâce à la générosité de mécènes répondant à l’enthousiasme des recluses. En 1618, un carme espagnol, Thomas de Jésus, établit en Hors-Château une maison et une église pour les carmes déchaussés (l’actuelle église dite des Rédemptoristes appelée également Saint-Gérard ou de l’Immaculée Conception). Un autel y est consacré à Notre-Dame du Mont-Carmel. Enfin, en 1665, des carmélites déchaussées s’installent au Potay, à proximité de la collégiale Saint-Barthélemy dans une propriété acquise précédemment. À Liège, la fête de sainte Thérèse d’Avila est régulièrement célébrée, accompagnée des largesses de la cité.

De manière intéressante, R. Jans relève que « le culte particulier à Sainte Hermelinde dut être relativement passager à Saint-Barthélemy. Elle n’y eut jamais d’ailleurs ni autel ni confrérie sous son invocation. D’après le testament du chanoine Lhoest, l’église ne contenait pas encore de statue de la sainte en 1646. Si, au début du 18e siècle, sa statue fut placée, à l’entrée du chœur, à l’instar de celle de saint Barthélemy, il est remarquable qu’à la fin du même siècle, on eût oublié, semble-t-il, quelle sainte représentait effectivement cette statue. En tous cas, les chanoines de la collégiale , dans leurs testaments, ne se recommandaient plus à la sainte brabançonne… »

Étrange cet oubli du culte d’Ermelinde ! Ne pourrait-il avoir été favorisé par le fait qu’il n’y avait plus de statue de la sainte dans la collégiale pour le rappeler ? Dans son testament de 1708, A.A. Delooz se recommande encore à sainte Ermelinde, mais aussi à sainte Thérèse d’Avila.

Dès 1617, le sculpteur espagnol Gregorio Fernandez réalise une sculpture de Sainte-Thérèse, conservée aujourd’hui dans l’église Nuestra Seňora del Carmen Extramuros de Valladolid. La parenté est évidente avec la statue de l’abbesse de Saint-Barthélemy bien que ce soit deux expressions totalement différentes du baroque: tête couverte avec un voile aux coins cassés, les lés de la chape tombant sensiblement de la même manière, même geste de la main qui ne porte pas le livre mais qui tient une plume. Il existe cependant une différence évidente : le livre est porté dans la main droite à Liège et dans la main gauche dans la sculpture espagnole. En 1625, Gregorio Fernandez sculptait une autre Thérèse d’Avila, aujourd’hui au Musée National de la Sculpture à Valladolid, plus jeune, mais reprenant les mêmes grands traits que ceux qu’il avait définis dans la sculpture de 1617. Ici aussi la sainte tient une plume dans la main droite.

Le modèle iconographique créé par Gregorio Fernandez inspira d’autres sculpteurs. N’aurait-il pas influencé aussi l’artiste qui sculpta l’abbesse de la collégiale de Liège et l’objet disparu qu’elle tenait dans la main gauche ne pourrait-il être une plume ?

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