Le saint Sauveur vs saint Thomas

Appuyée au pilier qui sépare le contre-chœur de la nef, côté nord, une statue, datée de 1743 et signée par Renier Panhay de Rendeux (1684-1744), montre un homme jeune, portant la barbe. Debout, la main droite levée, il pointe l’index vers le ciel ; du bras gauche légèrement plié, il soutient un grand livre ouvert.

Le chanoine Coenen (Église Saint-Barthélemy à Liège. Notice, inventaire, fonts baptismaux, 1935) y voit une statue du Saint Sauveur tandis que, depuis la dernière restauration, certains (Anonyme : Collégiale Saint-Barthélemy, IPW, 2006 (?)) reconnaissent en cet homme saint Thomas, l’apôtre qui devait voir pour croire.

La statue provient de l’église Saint-Thomas, paroissiale voisine de Saint-Barthélemy, supprimée en 1797, ravagée par un incendie en 1803 et démolie en 1807. Elle ne présente aucun des attributs qui permettent habituellement d’identifier saint Thomas : l’épée, l’équerre ou la pique. Le livre que l’homme soutient du bras gauche pourrait suggérer qu’il est l’auteur d’écrits. Trois livres sont attribués à saint Thomas : des Actes, un Évangile et une Apocalypse. L’Église les a classés dans la catégorie des écrits apocryphes, c’est-à-dire non retenus comme écrits authentiques. Les deux derniers, redécouverts au XXe siècle – l’évangile à Nag Hammadi en Haute-Egypte, en 1945 et l’Apocalypse au début du siècle (1907-1913) dans des documents conservés dans différentes bibliothèques européennes –, ne devraient pas avoir influencé l’artiste dans une éventuelle représentation de saint Thomas.

Quant aux ‘Actes’, ils sont consignés dans un texte chrétien antique qui relate la vie de l’apôtre lors de sa prédication au royaume indo-parthe du Taxila. Ce texte nous est parvenu intégralement et en bon état, dans plusieurs manuscrits rédigés soit en syriaque, soit en grec, en dépit du fait qu’il ait été qualifié d’hérétique et déclaré ‘apocryphe’ dès la fin du Ve siècle siècle par le pape Gélase Ier et qu’il figure sur certains décrets ordonnant sa destruction. Le texte syriaque est vraisemblablement l’original, rédigé dans la première moitié du IIIe siècle, dans la région d’Édesse. La version grecque, presque aussi ancienne, est reproduite dans plusieurs manuscrits ; on en possède une traduction arménienne, une autre éthiopienne et des traductions latines.

On peut s’interroger sur les motivations qui auraient poussé Panhay de Rendeux à représenter saint Thomas, de manière à suggérer qu’il serait l’auteur d’écrits dont l’authenticité est contestée par l’Église. Dès lors, la statue ne représenterait-elle pas le Christ prêchant et portant le Livre des Écritures ? Traditionnellement, le Livre accompagne également les évangélistes et les docteurs de l’Église.

p. 3-5 Saint Thomas